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ferme dans la montagne qui fait de l'élevage de vaches

Recréer du lien entre consommateurs et éleveurs : regards croisés avec Philippe Cabarat

Dans un contexte agricole et alimentaire en pleine mutation, j’ai souhaité prendre le temps d’échanger avec Monsieur Philippe Cabarat, ancien président de la commission bio d’Interbev en 2020.

Interbev est l’Association Nationale Interprofessionnelle du Bétail et des Viandes, représente depuis 1979 les acteurs de la filière française de l’élevage et des viandes. 

CABARAT

Cette interview s’inscrit dans une réflexion plus large :

Comment recréer du lien entre les consommateurs, les éleveurs et les agriculteurs, et pourquoi ce lien est aujourd’hui essentiel ?

La naissance du bio

Philippe Cabarat est ingénieur agronome et éleveur. Il s’est installé en 1980 et a engagé, dès cette période, sa conversion vers l’agriculture biologique. Il fait partie de ces pionniers qui, dès les années 1970, ont initié une transition profonde des pratiques agricoles, bien avant que le bio ne soit reconnu à grande échelle.

En reprenant sa ferme, il met en place une série d’actions concrètes visant à transformer son modèle d’élevage autour de valeurs fortes : durabilité, respect de l’environnement et cohérence économique.

Son engagement l’a conduit à participer activement à la création de filières bio, à valoriser la commercialisation en circuits courts et à contribuer à l’émergence d’outils structurants, comme la charte de l’Agence Bio.

Un faux changement de valeurs dans l’agriculture

L’un des constats majeurs partagés lors de notre échange est celui que nous pouvons qualifier de « faux changement ».

Dans les années 1970, la transition vers le bio est née d’une véritable rupture : les valeurs agricoles s’éloignaient de leurs fondements initiaux, poussant certains acteurs à réinventer en profondeur leurs pratiques.

Aujourd’hui, selon Philippe Cabarat, les changements observés sont souvent davantage réactifs que structurants. Les réponses apportées visent principalement à gérer des crises immédiates, plutôt qu’à s’inscrire dans une gestion à long et moyen terme. Or, une transformation agricole durable s’inscrit dans le temps : les résultats se mesurent parfois à 10 ou 15 ans.

femme dans une ferme qui donne à manger à une chèvre

Diversification et lien au consommateur

Pour renforcer la relation entre producteurs et consommateurs, Philippe Cabarat insiste sur la nécessité de diversification : fermes pédagogiques, gîtes, accueil du public, ateliers découverte…

Ces initiatives restent encore peu répandues, car elles demandent un véritable savoir-faire relationnel. Aller vers l’autre, expliquer son métier, transmettre des valeurs n’est pas inné pour tous.

Pourtant, l’échange humain demeure un canal fondamental. Même si chaque filière rencontre des contraintes spécifiques, l’ouverture au public constitue un levier puissant pour redonner du sens à l’acte de consommer.

Transparence, confiance et confusion du consommateur

Un point clé de notre discussion concerne la perte de lisibilité pour le consommateur.

Aujourd’hui, entre stratégies marketing, produits importés et discours parfois contradictoires, il devient difficile de comprendre pour un consommateur :

Selon Philippe Cabarat, la confiance passe nécessairement par la transparence. Or cette transparence est souvent masquée, ce qui génère de la confusion et fragilise durablement le lien entre le consommateur et la filière agricole.

couple d'agriculteurs avec un panier de légumes dans un champ vert

Le rôle central du prix et de l’alimentation

Le prix reste un frein majeur. Une filière responsable implique souvent des coûts plus élevés, dans une société habituée à rechercher des produits toujours moins chers. Cette pression finit par se répercuter sur l’ensemble de la chaîne.

Pourtant, un autre levier existe : changer notre façon de manger.

Manger moins de produits transformés, réduire certaines consommations, rééquilibrer son alimentation permettrait :

Consommer moins, mais mieux

Privilégier la qualité

Soutenir des filières plus vertueuses

Selon Philippe Cabarat :

« le bio a en partie perdu son sens initial en se déconnectant de son ancrage local. Bio et local doivent aller de pair pour retrouver une cohérence économique et éthique ».

Le bio comme écosystème

Un message fort ressort de cet échange : l’agriculture biologique est un écosystème.
Si cet écosystème est préservé — producteurs, transformateurs, distributeurs et consommateurs — alors il fonctionne. Dans le cas contraire, il se fragilise.

De nombreuses initiatives collectives ont déjà démontré leur efficacité :

Ces actions permettent de recréer du lien et de lutter contre le détachement croissant entre agriculture et société.

Trois enseignements clés à retenir

Pour conclure, Philippe Cabarat résume cet échange autour de trois idées fortes :

Des politiques agricoles long terme

Des politiques agricoles fondées sur une gestion à long et moyen terme, plutôt que sur la réaction aux crises.

Souvarger l'écosysteme Bio

Un écosystème bio renforcé, associant économie locale et pratiques responsables.

Renforsement des liens avec les consommateurs

Une ouverture accrue vers les consommateurs, à travers la pédagogie, l’échange et la convivialité.

Recréer du lien, transmettre, expliquer, partager

ce sont, selon moi, les clés essentielles pour réapprendre à bien manger, bien consommer et mieux comprendre les enjeux de notre alimentation.

Par Elisa Bandello